Le cas de l’invisibilité

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Si vous me lisez depuis suffisamment longtemps, vous vous souvenez peut-être que j’avais fait une série d’articles intitulée Les Chroniques Queer, il y a un an de ça. Je parlais entre autre de la visibilité de personnes du milieu LGBT, en particulier les personnes transgenre et non-binaires, et je m’affaire sur ce blog, depuis plusieurs années déjà, à articuler une certaine forme de visibilité, parce que ça fait du bien, et que ça a une utilité « éducative » pour les gens non-concernés mais interessés par ces questions là.

Mais ça, c’est en ligne, parce que dans la vraie vie véritable, j’ai choisi d’être invisible, en jouant sur mon cis-passing*, pour être tranquille. Mais la vérité, c’est que ce n’est pas de tout repos. Je l’ai évoqué par petites anecdotes au fil de mes articles, mais aujourd’hui, celui ci y sera consacré.

Lorsque l’on est une personne transgenre, activement en transition depuis un certain temps, on acquiert ce que l’on appelle le CIS-PASSING, à savoir, le fait d’apparaître visuellement, comme une personne cisgenre. C’est à dire que si personne ne prévient votre interlocuteur·ice, iel ne pourra pas « deviner » que vous êtes trans.

Et il y a généralement deux camps dans ce cas là. Les gens qui choisissent d’être ouvertement visibles, et les gens qui ne souhaitent pas que cela se sache. Chacune de ces positions est parfaitement valide, mais je vais m’attarder aujourd’hui sur la seconde possibilité.
Déjà parce que le fait de choisir d’être « stealth » (terme spécifique, se traduisant littéralement par furtif) est lourdement critiqué par certains individus désagréables, j’y reviendrais juste après; mais aussi parce que c’est bien moins facile que l’on pourrait le croire. La discrétion, c’est un effort de tous les jours, aussi bien physiquement, que mentalement, et aussi pas mal verbalement.

Des fois j’ai l’impression d’être un infiltré chez les personnes cisgenre, surtout quand les gens ne me sont pas émotionnellement proche. Ça demande un niveau de contrôle ahurissant, sur ce que l’on dit, sur les mots que l’on emploie, ainsi qu’une paranoïa de tous les instants.
Et je me permets d’ailleurs de préciser que si j’ai utilisé le mot paranoïa, c’est que je suis intimement concerné, donc bon, la comparaison n’est pas faite à la légère.

En bref, il faut rester en alerte tout les instants, et faire constamment attention à qui nous entoure socialement pendant une conversation, même légère. Pour exemple, je discutais il y a quelques jours avec mon frère, qui évoquait mon cycle [d’humeur], dû à la prise de testostérone. Et comme sa collègue de travail était juste à coté, je m’attendais à tout instant à ce qu’elle me demande ce que c’était que cette histoire de cycle.
Pour cette raison, j’ai toujours un petit stock d’explications détournées prêtes à l’emploi, afin d’esquiver une éventuelle révélation de ma transidentité.

De la même façon, il faut très souvent altérer certaines histoires, en particulier lorsque l’on parle au passé, pour que les expériences de notre vie ne dénotent pas une notion, même cliché, du genre opposé. Typiquement, j’ai déjà porté des robes quand j’etais enfant, du coup lorsque l’on me dit que le kilt ça m’irait bien, j’explique que je déteste porter des robes. Mais je me sens l’obligation de justifier sur le comment je sais quel effet ça fait de porter des robes, après plusieurs regards interrogés, en modifiant l’aspect « quand j’etais petit » par « quand j’etais ado et qu’on voulait déconner avec des potes ».
Et c’est juste un exemple. Des fois, il faut aussi s’asseoir sur le fait de pouvoir ressortir une anecdote, parce qu’elle serait tellement altérée qu’elle en perdrait toute son essence, et aussi parce que même par omission de certains détails, cela reste une forme de mensonge, et que je n’ai pas toujours la foi de le faire.

Être invisible concernant sa transidentité, c’est aussi faire une croix sur le fait de montrer des photos de nous quelques années auparavant, ou juste lorsque l’on était enfant justement. Quelque part, c’est donc sacrifier une majeure partie de sa vie et de ses souvenirs, par sentiment de sécurité personnelle.
Choisir d’être stealth, c’est un effort constant, d’énormes sacrifices, et beaucoup de censure verbale.

Du coup, quand des gens essaient de m’expliquer que les personnes trans qui font le choix d’être invisibles, sont des traîtres à la cause, qui ont pris la voie de la facilité, et qui sont juste des planqués profitant des privilèges d’un système binaire oppressif, j’ai un peu envie de leur cracher au visage.

Tout le monde ne souhaite pas faire de sa vie quotidienne un combat politique de tous les instants, des fois, nous voulons juste vivre, le plus simplement du monde, comme n’importe qui d’autre.

(Matteo Pugliese)