Chroniques Queer #1 : Camille

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Comme annoncé avant-hier, soyez les bienvenu.e.s dans ce premier épisode des Chroniques Queer !
Pour inaugurer cette série d’article, j’ai invité Camille, une jeune femme de mon entourage, qui a accepté de répondre à mes questions. Je la remercie d’ailleurs pour sa patience et son témoignage.

Photo non contractuelle.

Photo non contractuelle.

♦ Tout d’abord, comment définirait tu le cispassing? Qu’est-ce que ça t’apporte toi personnellement?
► Le cis-passing littéralement, c’est le fait de « passer pour une personne cis » bien que je n’aime pas du tout cette définition. C’est simplement le fait de correspondre suffisamment aux standards du genre féminin ou masculin pour qu’on ne soupçonne pas qu’on puisse être une personne trans.

Attention, ce n’est pas le fait de correspondre ou non aux stéréotypes de son genre assigné, par exemple une femme assignée femme à la naissance et qui n’est pas très féminine selon les standards de la société ne passe pas pour une personne trans pour autant.
Le cis-passing c’est quand on a été assignée homme, qu’on est une femme, et que les gens ne voient plus qu’on ai été assignée homme, cela même si on s’habille de manière pas du tout féminine, et vice-versa pour les mecs.

Je n’aime pas la définition de « passer pour une personne cis » parce que ça impliquerai qu’en tant que personne trans, nous devrions avoir tel ou tel traits physiques qui nous différencieraient des filles ou des garçons cis, ce qui est un préjugé.
Avant ma transition et avant de pouvoir assumer dans l’espace public certaines parts de moi même, j’avais un cis-passing en tant qu’homme, et maintenant en tant que femme. Enfin, je l’espère et j’y travaille. Ce que ça m’apporte, si on met de côté le regard des autres, c’est un équilibre et une paix avec moi même et mon corps. Mon genre profond étant « femme », le fait que mon apparence extérieure et que mon genre social corresponde de plus en plus à ce que je suis, me sort de mon état de conflit d’identité que je subis depuis mon enfance.

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♦ Qu’est-ce qui as changé dans le regard/l’approche/le comportement des gens à ton égard depuis que tu est plus avancée dans ta démarche de transition?

► J’ai répondu en omettant le regard des autres et de la société à la question précédente, mais il est clair qu’il est extrêmement lourd quand on fait une transition.
Il y a plusieurs façon de faire une transition de genre socialement : On peut se cacher pour rester socialement dans son genre assigné le temps d’avoir un cis-passing dans son véritable genre et se révéler aux autres par la suite, ou alors d’abord se révéler et ensuite évoluer sur son cis-passing (ce qui n’est pas obligatoire : certaines personnes ne veulent ou ne peuvent pas avoir de cis-passing et vivent dans leur genre quand même.)

Personnellement, j’ai commencé à revendiquer mon genre féminin juste avant d’entamer mon traitement hormonal. Tout d’un coup j’ai décidé de jeter mon cis-passing masculin, ce qui m’a rendue assez visible aux yeux des autres en tant que personne trans. Le regard des autres, lorsque on est une femme trans en début de transition est particulièrement dur. J’ai vécu un véritable choc social, bien plus que lorsque j’ai appris à mon entourage que je préférais les hommes. Dans la rue, je me suis prise pas mal d’insultes, des gens qui se moquent de moi en me montrant du doigt, des gens qui me prennent en photo dans le tram, des gens qui se rapprochent de moi et qui s’écrient « ah oui c’est bien un mec ! », des gens qui ont un regard dégoûté, ou simplement les gens qui me dévisagent…

À la fac c’était énormément de choses horribles racontées sur moi (je ne suis pas sourde et dans l’amphi on entend bien), des anciens collègues qui m’évitent ou qui se tapent un fou rire quand la prof dit « ah mais c’est bizarre j’avais que 2 filles inscrites dans ce groupe » etc … Plus j’ai avancé dans ma transition, moins j’ai été visible en tant que personne trans et moins j’ai eu ce genre de soucis de la part d’inconnus.
C’est un soulagement tellement grand, quand je pense qu’il y a quelques mois tout le monde se permettait de commenter mon existence dans la rue et que maintenant les gens ne font plus gaffe à moi (malgré le fait que je subis du sexisme maintenant, mais je le gère beaucoup mieux que les « sale travelo » …). A la fac, j’ai redoublé ma M1, principalement parce qu’une partie de ma promo et que mon prof encadrant se foutaient ouvertement de moi, ce qui fait que je suis avec une promo qui m’a pas vue « avant », et j’ai aussi réussi tant bien que mal à faire changer mon prénom d’inscription. Je ne sais pas si les gens savent que je suis trans ou non mais l’ambiance est nettement moins lourde, et il y a même des gens qui osent m’approcher pour qu’on bosse ensemble!

Globalement, même si certaines personnes savent que je suis trans, je subis vraiment moins de rejet maintenant que j’atteints les 2 ans de traitement hormonal.
Quand on commence à avoir un cis-passing, il y a aussi la satisfaction de se faire genrer correctement de manière spontanée. Au début, je pleurais de joie intérieurement à chaque fois qu’un.e inconnu.e me disait «madame» ou «mademoiselle». Ce sont des petites victoires qui ont une importance énorme pour notre identité. Maintenant j’y suis habituée (ce qui est génial !), mais j’ai toujours une terrible angoisse que les gens se remettent à me dire «travelo» dans la rue, ou à me dire «monsieur». J’ai énormément gagné en confiance en moi mais ma transition est trop récente pour que je sois débarrassée de mes angoisses.

Une dernière chose : J’ai vu passer un dessin sur Twitter il y a quelques jours, qui fait assez mal parce que c’est -exactement- le regard général que les gens (surtout les mecs en fait) portent sur nous, et cette réaction là, je l’ai vécue des dizaines et des dizaines de fois par jour :

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♦ De quelle façon ton état d’esprit a changé quand tu te déplaces dans l’espace public ? Y’a-t-il des attitudes personnelles que tu as dû changer ? [Pourquoi?]
► Au début de ma transition il y a beaucoup de trucs sur lesquels j’ai travaillé pour paraître plus féminine. Je me maquillais tout le temps, je faisais attention à laisser le moins d’ambiguïté quant à mon genre vestimentaire, etc … Aujourd’hui j’ai beaucoup plus de libertés : je me maquille bien plus rarement, je porte parfois les t-shirt de mon copain, et finalement j’agis bien plus naturellement. Le cis-passing est un moyen pour moi de m’exprimer plus naturellement sans craindre la transphobie ou les remarques blessantes. J’ai encore un « souci » avec ma voix, j’en suis consciente. C’est un de mes plus gros regret, de ne pas être encore arrivée à avoir une voix très féminine. Du coup, je fais attention à ne pas trop parler au milieu d’inconnus. Mais j’ai quand même de moins en moins de problèmes liés à ça. Je ne sais pas si c’est parce que ma voix s’est adoucie naturellement (ce qui est fort possible : la voix c’est aussi énormément de mental) ou parce que mon passing physique contre-balance ma voix un peu grave. En bref je dirai qu’au début on doit beaucoup en faire pour espérer un cis-passing, mais que plus on en a un, plus nous pouvons être nous même sans crainte.

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♦ Un dernier mot? Un conseil peut-être?

► Pour finir je dirai que notre rapport avec notre cis-passing ou non, c’est quelque chose de très personnel. À moi, il me permet d’être moi même, d’exprimer mon identité, mais pour d’autres personnes, ielles ne seront peut être pas vraiment à l’aise avec un cis-passing. Je pense que le plus important c’est de faire correspondre son identité sociale à ce que l’on est au fond, et ce qu’on aime exprimer. La société est vraiment très dure envers les gens sans cis-passing et les personnes trans ou travesties (qui n’a jamais entendu de blagues sur les « travelos », sur le bois de Boulogne, les «ladyboys » évoquées dès qu’on parle de la Thaïlande…). C’est important de se protéger mais protégeons aussi nos frères et sœurs (et autres) qui n’ont pas le privilège d’être «stealth». (terme signifiant furtif, invisible [en société])